Au pied du Mont tabou
Le cinéma de Miguel Gomes

 » On s’est demandé s’il était possible de faire un travelling romantique avec les amants qui se promènent au milieu du thé, de la végétation. On l’a fait. Mais le plan se termine par le regard caméra des deux personnages, comme aucun film classique ne pourrait se le permettre. Aurora et Ventura ont droit à leur teenage walk dans les champs de thé mais à la fin il faut regarder le spectateur dans les yeux, l’affronter, car c’est son désir, et uniquement son désir qui rend tout cela possible. »

Tabou n’est pas seulement un très beau film. C’est aussi une oeuvre d’une grande portée théorique et historique, qui éclaire la situation contemporaine du septième art. C’est enfin le produit d’une peu commune aventure de cinéma. Autant de raisons de passer trois jours à Lisbonne, en compagnie de Miguel Gomes et de quelques-uns de ses acolytes : le chef opérateur Rui Poças et son assistante Lisa Persson, l’ingénieur du son Vasco Pimentel et enfin le producteur du film, Luís Urbano. Trois jours de conversations à bâtons rompus. Entre récit de l’aventure, analyse du film, et toutes sortes de digressions.

En librairie le 5 décembre 2012

Extrait de l’ouverture

Ventura : « Elle avait une ferme en Afrique…
Pilar : Excusez-moi ?
Ventura : Elle avait une ferme en Afrique… »

Quel âge a le cinéma ? Que l’on puisse se poser la question est peut-être ce qui distingue encore son historicité de celle  des autres arts. De nombreux films peuvent aider à y réfléchir, mais rares sont ceux qui se posent la question et y répondent. C’est le cas de deux films qui, de ce fait, resteront sans doute comme les plus importants de 2012 : Holy Motors de Leos Carax, et Tabou de Miguel Gomes.

Quel âge a le cinéma ? Plusieurs, répond Tabou. Celui d’un vieil homme fatigué, qui a connu grandeur et décadence et qui, du fond de sa mémoire, trouve la force d’en raviver des souvenirs fragmentaires. Celle d’un jeune homme insouciant, vivant ses aventures comme un rêve illimité. Celle d’un enfant joueur, innocent, se découvrant chaque jour de nouvelles facultés. Le vieux cinéma se souvient de son âge d’or : Tabou est un film mélancolique. Le jeune cinéma invente un monde au jour le jour : Tabou est un film romanesque. L’enfant cinéma s’émerveille de ses propres puissances : Tabou est un film auroral.

L’audace déconcertante de Tabou tient à la conjugaison de deux élans. L’un construit, positivement, un monde : Miguel Gomes a osé réinventer un romanesque qu’on croyait éteint depuis longtemps – depuis la fin du muet ou la mort des studios, selon l’idée qu’on se fait de l’histoire du cinéma. L’autre déconstruit, interroge la possibilité de ce monde, se pose en permanence la question des conditions de ce romanesque, aujourd’hui, cinquante ans après la fin de l’âge d’or hollywoodien. Gomes ne saute pas dans le passé en négligeant ces cinquante ans, il le fait remonter jusqu’à nous, filtré par le temps qui nous sépare de lui, par la vie tourmentée du cinéma : l’aventure de la modernité, sa fin, la convulsion maniériste, les renouveaux asiatiques, toutes les morts et résurrections d’un demi-siècle de cinéma. Tabou ne ressuscite pas le passé, il en réalise la mémoire, c’est-à-dire qu’il crée la possibilité d’une relation vivante à ce passé. C’est le geste essentiel de ce film : faire le compte de ce qui est mort et de ce qui survit, de ce qui est perdu et de qui peut être retrouvé. Et le nouveau s’invente dans le pli, le rapport entre ce qui est perdu et ce qui peut être retrouvé.

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